mercredi 24 mai 2017

Passé Présent n°151 - Aux origines du Front Républicain

Quand les catholiques n'étaient pas libéraux...

Léo Imbert vient de publier une fresque monumentale sur le catholicisme social. Une occasion de nous souvenir que le catholicisme, profondément social, n'a jamais été libéral que sur ses marges...
Qu'est-ce qui vous a amené, si jeune, à entreprendre un travail qui s'étend sur quelque 700 pages, alors que votre sujet semble déserte par la critique ?
Le politique connaît de nos jours une période de trouble systémique, où l'ancienne dichotomie Gauche/Droite semble arrivée à ses derniers instants. Mais au XIXe siècle, l’affrontement politique ne se résumait nullement au choc binaire entre une gauche radicale et socialiste et une droite libérale et traditionaliste. La réalité était plus dialectique nous étions en présence de trois grandes entités politiques le libéralisme, le catholicisme et le socialisme, chacune garante d'une éthique propre. Aujourd'hui, à l'opposé de cette complexité, le spectre politique est entièrement entré dans le cadre normatif de la pensée libérale, cadre parfois teinté de catholicisme ou de socialisme par certains.
L'histoire de la défaite intellectuelle du socialisme face à la gauche libérale a déjà été écrite. J'ai tenté de faire de même pour le catholicisme social qui tenta d'opposer à l'individualisme libéral un rapport au monde authentiquement chrétien.
Vous montrez que la fracture de la société française, à laquelle le catholicisme social tente de remédier, est antérieure à la Révolution française...
Si la Révolution française de 1789 marque une rupture évidente - et spectaculaire - avec le monde qui prévalait jusqu'alors, elle est la conclusion logique d'un mouvement de fond qui a vraiment débuté sous le règne de Louis XV Au nom d'une "rationalisation" sociale, alors qu'autour de lui on invoque la lutte nécessaire contre l'obscurantisme, le roi abandonne son rôle social de protection du peuple. Signe de ce qu'il ne veut plus être en réalité le père du peuple, les législations protégeant l'alimentation de la population en pain sont abrogées, on démantèle les corporations. Même si ces mesures, aux conséquences désastreuses, seront rapidement abandonnées-, le mal est fait. Comme l'écrivait Charles Péguy, « quand un régime d'organique est devenu logique, et de vivant historique, c'est un régime qui est par terre ». De là date la mort de l'Ancien monde et de son économie morale. Par quoi sera remplacée cette économie morale, c'est toute la question que se posent les catholiques sociaux.
Dans cette fresque historique, vous évoquez des personnages contrastés, Chateaubriand par exemple...
Chateaubriand ne peut pas être classé stricto sensu au sein de l'école du catholicisme social, toutefois il prépare le terrain, réveille les consciences. À l'Église meurtrie par le sanglant épisode révolutionnaire, il rappelle son grand rôle dans le siècle dix-neuvième qui s'ouvre « le christianisme est la pensée de l’avenir et de la liberté humaine ».
Face au monde moderne issu de la Révolution qui a semblé un moment lui avoir dénié jusqu'au droit d'exister, le catholicisme devra défendre son ethos autrement. Pas question de se contenter d'être seulement « en réaction contre ». Si l'on peut a posteriori parler d'un catholicisme social, c'est parce qu'il constitue d'abord un mouvement positif et une force d'avenir, proclame l'écrivain breton. À travers cette vision de l'avenir du christianisme, Chateaubriand sera donc une source d'inspiration pour une part non négligeable des catholiques sociaux.
Puisque l’on en est aux grands écrivains, selon vous Victor Hugo lui-même joue un rôle dans l'expansion du catholicisme social ?
Hugo, aussi étonnant que cela puisse paraître, se trouve en effet à un carrefour crucial du mouvement, lors des débuts de la IIe République, il est député conservateur, avec une forte connotation sociale. Soutenant un projet de loi d'Armand de Melun, député qui est aussi l'un des grands catholiques sociaux du début du XIXe siècle, il est indigné par la réaction des conservateurs. Par peur du socialisme, ceux-ci souhaitaient vider la loi d'Armand de Melun de son contenu. C'est à ce moment que Victor Hugo quitte les bancs de la droite. Admirateur de Lamennais, il est le marqueur d'une tendance propre au catholicisme social, cette lutte contre la sujétion de l'Église aux partis de l'Ordre et du profit.
Que dites-vous aujourd'hui, alors que les polémiques se calment, du trio formé par Lamennais, Ozanam et Montalembert ? Sont-ils des catholiques sociaux ou des catholiques libéraux ?
Ces trois figures sont bien différentes. Lamennais, quoi qu'on en pense, ne peut être classé au sein de l'école catholique sociale, ne s'étant que peu intéressé à la question sociale. Ce qui le passionne, c'est la liberté de l'Église. Il finira d'ailleurs par camper à ce sujet sur des positions que l’on qualifiera pour le moins d'hétérodoxes.
Assez semblable finalement est le cas de Montalembert catholique sincère, grand défenseur de l'Église face à l'État, ce partisan de « l'Église libre dans l'État libre » s'est vraiment identifié à ce catholicisme libéral qui imprima si profondément sa marque sur le catholicisme européen. Il ne fait pas partie de ceux que l'on appelle les catholiques sociaux.
Ozanam, le bienheureux Ozanam, a, en revanche, pleinement sa place au sein du catholicisme social, si, a priori, il est proche de Lamennais et de Montalembert sur certaines questions, il sut concilier le monde de la tradition et le monde postrévolutionnaire, défendant déjà l'idée d'une démocratie chrétienne, qui soit compatible avec le dogme chrétien. Pour lui, si le pouvoir (potestas) s'obtient au sein d'une assemblée élue, l'autorité (auctoritas), elle, est proprement divine. En outre, répondant à l'égalité par la fraternité, il s'oppose à la lutte des classes pour promouvoir l'indispensable charité associée à une législation sociale. Le catholicisme social est bien présent chez Ozanam.
Pouvez-vous évoquer la belle figure de Mgr von Ketteler ?
Si nous devions retenir une seule personnalité de cette grande épopée du catholicisme social, peut-être évoquerions-nous de préférence la mémoire de Mgr von Ketteler. Alors qu'en France le mouvement social chrétien connaît une période de déclin durant le second Empire après le ralliement de l'Église à l'Ordre, incarné par Napoléon III, c'est en Allemagne que le catholicisme social va voir pour la première fois son plein développement doctrinal sous l'autorité de l'évêque de Mayence.
Favorable à la « réforme du cœur », il soutient en même temps que la charité, si nécessaire soit-elle, n'est pas suffisante. Pour lui, l'intervention de l'État en faveur des démunis doit être reconnue par les catholiques comme une obligation morale. Membre important du Zentrum, le Parti catholique allemand, il se fait connaître par des sermons teintés de théorisation économiques et sociologiques. On retrouvera ce mixte si moderne dans ses écrits, en particulier dans La question ouvrière et le christianisme, un texte qui sera largement lu et commenté. Défenseur du système corporatif, de la limitation du temps de travail, de la lutte contre le travail des enfants et du juste salaire, il réhabilite la philosophie de saint Thomas d'Aquin dans laquelle il voit un instrument de lutte tant contre le libéralisme que contre le socialisme.
Au final Ketteler irradia de son autorité l'ensemble de la tendance catholique sociale. C'est en particulier par son intermédiaire, on l'oublie trop souvent, qu'Albert de Mun et René de la Tour du Pin s'ouvrirent à la question sociale pour ensuite venir refonder le courant en France. Ce sera le début de la grande période du catholicisme social, s'étalant de 1871 à 1891. Avouons-le le catholicisme doit beaucoup à ce grand homme, pourtant bien oublié de nos jours.
Quelle est l'œuvre du pape Léon XIII ?
Comme souvent avec Léon XII la réponse est complexe, subtile, paradoxale jusqu'à paraître parfois contradictoire. Grand lecteur de Ketteler, ce pape va largement engager l'autorité de sa fonction auprès des catholiques sociaux, à travers entre autres, la bénédiction des oeuvres, la participation à des pèlerinages ouvriers mais aussi par l'impulsion qu'il a donnée à des recherches théoriques. En 1891 il va "couronner" le mouvement en publiant la grande encyclique Rerum novarum dans laquelle il donne la définition du Catholicisme social « Que les gouvernants utilisent l'autorité protectrice des lois et des institutions, que les riches et les patrons se rappellent leurs devoirs, que les ouvriers dont le sort est en jeu poursuivent leurs intérêts par des voies légitimes. Puisque la religion seule (...) est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes. »
Si l'encyclique souligne l'apogée du mouvement, elle marque le début de son déclin. Jusqu'alors entraînée par une multitude d'initiatives dynamiques, le catholicisme social est désormais intégré au roc de la doctrine social de l'Église, dès lors il est directement impacté par les décisions pontificales ainsi, le Ralliement à la République (1892) demandé aux catholiques monarchistes français va être une première étape sur un chemin qui mène à l'oubli de la radicalité constituant la démarche originelle du catholicisme social. Se divisant, pour céder à des compromissions doctrinales, les catholiques sociaux français vont voir progressivement la contamination de leur logiciel intellectuel par le libéralisme, désormais triomphant.
Si le catholicisme social ne meurt pas à cet instant et connaît encore de grands moments - pensons ici par exemple à l'Action Libérale Populaire d'Albert de Mun, au pontificat de Saint Pie X, et plus tard à la J.O.C. - ce qui faisait son originalité pour formuler un non radical et motivé face à la modernité libérale semble s'évanouir. Le monde laïc catholique va à son tour s'autonomiser et proposer, non plus le projet d'une société authentiquement chrétienne, mais une adaptation de la modernité à certains principes catholiques, ou d'inspiration catholique. L'authenticité de l'élan est perdue.
Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn monde&vie  27 avril 2017
Léo Imbert, Le catholicisme social de la Restauration à la Première guerre mondiale, éd. Perspectives libres, 678 p., 28 €.

La petite histoire : La vérité sur les croisades

Les Corsaires [2000 ans d'histoire]

dimanche 21 mai 2017

Terres de Mission #33 : Notre Dame de Fatima, 100 ans

Une nécropole gallo-romaine découverte dans le Pas-de-Calais (62)

Ces fouilles entamées dans le Pas-de-Calais sur le chantier d’un magasin discount ont permis de découvrir six tombes du 1er siècle.
Une nécropole datant du Ier siècle après JC a été mise au jour après des fouilles entamées il y a un mois sur une surface de 6000m², à l’emplacement d’un futur magasin discount. Et dès le départ, les archéologues avaient flairé le site riche en découvertes: «Nous savions que ce chantier était la prolongation des découvertes faites en 2008 car il y avait un muret en pierre qui se prolongeait dans la parcelle à côté de l’hôtel communautaire. Nous nous doutions que l’aire funéraire se poursuivait» décrypte l’archéologue Jérôme Maniez au journal local La Voix du Nord.
(…)

1789, coup d'État maçonnique (Johan Livernette)

Gengis Khan [2000 ans d'histoire]

samedi 20 mai 2017

René Gillouin, infatigable intellectuel de droite

RENÉ Gillouin est l'un des esprits les plus indépendants de la droite nationale française. Ce protestant embrassa la cause nationaliste en un temps où ses coreligionnaires soutenaient tous la République. Séduit par Maurras, il s'opposa souvent à lui. Conseiller de Pétain, il s'en éloigna, sans pour autant virer de bord. Jusqu'au terme de sa longue vie, il défendit ses idées, sans toujours être compris.
Un fort en thème indépendant
René Gillouin naît le 11 mars 1881 à Aouste-sur-Sye, dans la Drôme, où son père était pasteur. Après ses études secondaires à Tournon, puis Lyon, il intègre la khâgne du lycée Henri IV à Paris, en 1900, puis l'Ecole normale supérieure en 1902. Il découvre alors le bergsonisme, qui le marquera profondément, ce qui constitue déjà une singularité pour un nationaliste. Cette philosophie n'était en effet guère prisée de la mouvance nationaliste ou catholique, en raison de son caractère évolutionniste, et de la judaïté de son auteur. De ce point de vue, Gillouin s'apparente à Jacques Chevalier, grand philosophe catholique traditionaliste, lui aussi influencé par Bergson. Dès 1910, il publie un livre, Henri Bergson. Choix de textes avec étude du système philosophique.
Rue d'Ulm, René Gillouin ne tarde pas à manifester son indépendance. Trop. Au lieu de bûcher ferme en vue de la préparation de l'agrégation, il va se perdre dans la bohème littéraire. Il fréquente le café Vachette, groupé autour de Moréas, la Taverne du Panthéon, et participe au lancement d'une revue littéraire, Le Panthéon, aux côtés d'Apollinaire, Giraudoux, Jules Romains, Duhamel et Henri Massis. Il en-lame une correspondance avec Barrés, qu'il admire.
Ses études s'en ressentent, et il se voit recalé aux épreuves de l'agrégation de philosophie en 1905. Sa déception est amoindrie par son peu d'attrait pour l'enseignement. Il aspire à une indépendance intellectuelle et une liberté de choix de ses centres d'intérêt incompatibles avec l'Université.
Contempteur de la décadence
Alors, il entre, après concours, au secrétariat du conseil municipal de Paris (1905), et gravit les échelons jusqu'à devenir directeur de cabinet du président du conseil municipal, avant de démissionner (1931), non sans avoir obtenu la légion d'honneur au passage (1924).
Gillouin profite de ce quart de siècle passé au conseil municipal pour fréquenter les salons mondains, nouer des relations, si bn que, lorsqu'il quitte l'administration, il entre, grâce à ses appuis, dans de nombreuses revues comme collaborateur rémunéré La Revue de Paris, L'Europe nouvelle, la Revue hebdomadaire, Le Mercure de France, Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, Foi et Vie (périodique protestant) , il travaille même pour une revue Helvétique, La Semaine littéraire. Outre ses articles, il publie divers essais Idées et figures d'aujourd'hui (1919), Questions politiques et religieuses (1925), Esquisses littéraires et morales (1926), Le destin de l'Occident (1929). D'ailleurs, ses livres sont des recueils de ses articles.
René Giliouin, comme beaucoup d'autres, se montre préoccupé par le séisme moral et intellectuel consécutif à la Grande Guerre. Il voit s'effondrer les valeurs fondatrices de notre nation, et s'imposer une société de masse matérialiste dont l'américanisme et l'engouement pour les cultures primitives africaines lui semblent des symptômes d'une civilisation qui ne croit plus en elle. Une telle société se condamne soit à l'avachissement et à la décomposition, soit à ces exutoires pervers que sont le bolchevisme ou le fascisme, cette fausse restauration de la grandeur qui prétend combiner réaction et révolution. Gillouin appelle de ses vœux un humanisme nouveau enraciné dans la tradition nationale.
En cela, il s'apparenterait à des penseurs aussi divers que Denis de Rougemont, Alexandre Marc, Arnaud Dandieu, Emmanuel Mounier, Robert Aron, Gabriel Marcel, Jacques Maritain, tous en opposition au « désordre établi » et défiants envers les totalitarismes.
Mais, à la différence d'eux tous, il est nationaliste et non européen, et il étaie son projet politique sur une conception chrétienne traditionnelle de l'homme et de la société, et l'idée d'un pouvoir politique fort et non démocratique. À cet égard, il se montre résolument anti-moderne comme le Jacques Maritain des débuts qui publie précisément un livre portant cet adjectif pour titre (Anti-moderne) en 1922.
Maurrassien à certain égards, anti-maurassien à d’autres
Ses idées sont proches de celles de L'Action française. Comme elle, il est nationaliste, antirépublicain, abomine la Révolution française et sa Déclaration de droits de l'Homme et du Citoyen, et il incline vers l'idéal d'une restauration monarchique. Comme elle encore, il voit dans le christianisme l'âme même de la France. Comme elle enfin, il vilipende toutes les manifestations modernes de la vie culturelle. S'il aime assez Proust, en revanche, il critique Gide, voue aux gémonies le cubisme, Picasso et le surréalisme, exècre les peintres étrangers de l’École de Paris (les Soutine, Chagall, Foujita, Toyen, Picasso encore), les qualifiant de « métèques accourus de leur Lituanie, de leur Podolie, de leur Tchécoslovaquie natale, et qui, une fois chez nous, ont réussi en un tournemain, par la grâce de la trinité réclame, combine et galette, aidés parfois de divinités plus sombres encore; à décrocher la notoriété, la Légion d'Honneur et les commandes officielles »(1). Comme Maurras et Lasseire, il est inconditionnellement classique en littérature et en art. Il rencontre Maurras, Pujo, Schwerer et devient un habitué des colloques, conférences et banquets de l’Institut d’Action française et du Cercle Fustel de Coulanges. Néanmoins, il s'oppose en bien des points, à L'Action française et à son chef de file.
Tout d'abord, au plan religieux. Protestant, Gillouin n'admet pas l'exclusive maurrassienne contre ses coreligionnaires. D'ailleurs, plus qu'une injustice, il la considère comme une faute historique. Contrairement au maître à penser de L'Action française, il ne considère pas sa religion comme un ferment de décomposition et ne la croit pas intrinsèquement individualiste et démocratique, même si elle repose sur la liberté de conscience. Il rappelle l'opposition déterminée de Luther aux déviations révolutionnaires du protestantisme (celle de Thomas Munzer en particulier), et affirme que la Genève de Calvin n'était pas une démocratie, au sens contemporain du terme, ni même au sens clisthénien. Selon lui, la propension protestante à solliciter la délibération et le vote de la communauté, dans un esprit relativement égalitaire, était compatible avec la monarchie d'Ancien Régime et ne constituait pas un danger pour elle. Il en donne pour preuve la monarchie britannique, et surtout l'Empire allemand, ce dernier ayant refusé la démocratie et les principes des Lumières et de la Révolution française. À ses yeux, la Révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV fut « une insigne folie » qui jeta les protestants dans une opposition à la monarchie d'Ancien Régime et les détermina, à partir de Rousseau, à une orientation républicaine et démocratique, concrétisée par leur soutien inconditionnel à la IIIe République. Il oppose le calvinisme, « forme virile, rationnelle, authentiquement spirituelle », du protestantisme, au rousseauisme, qui en est « la forme féminisée, purement affective, corrompue et corruptrice »(2)
Une telle vision de sa confession aurait pu inciter Gillouin à adhérer à l’Association Sully qui groupait les protestants proches de L'Action française. Il n'en fut rien.
En effet, si Gillouin n'admettait pas l'antiprotestantisme systématique de Maurras, il ne supportait pas davantage son antisémitisme. Certes, il reconnaissait la difficulté de l'assimilation des Juifs à la nation française. Mais il la croyait possible, estimait que des Juifs pouvaient parfaitement la réaliser, et il voyait en Bergson, son maître en philosophie, un modèle à cet égard. En fait, il jugeait absurde la théorie des quatre Etats confédérés pour perdre la France (protestants, Juifs, francs-maçons, étrangers).
Et d'ailleurs, ce Maurras qui se trompe au sujet du protestantisme, lui semble professer un catholicisme en contradiction avec le dogme romain et les Écritures elles-mêmes. Comme de nombreux catholiques de l'époque, il voit en Maurras, « un catholique athée », qui entend restaurer toutes choses non pas « dans le Christ », selon le vœu de Pie X, mais « sans le Christ »(3). Certes, il défend Maurras contre les attaques de la Curie, de l'épiscopat, et des intellectuels catholiques républicains ou progressistes, et réprouve la condamnation de L'Action française par le Vatican en 1926, car l'orientation selon lui libérale et démocrate-chrétienne de l'Eglise et de ses représentants lui paraît tout aussi condamnable. En 1936, il protestera contre son emprisonnement, et l’année suivante, déclarera que « sa pensée honore la France ». Mais il se démarque du rationalisme paganisant de Maurras. Octogénaire, il confessera n'avoir été « pas maurrassien orthodoxe, et même, à certains égards, pas maurrassien du tout »(4). De Maurras, il accepte l'orientation antidémocratique, nationaliste et monarchiste, et récuse le politique d'abord, « le mathématisme, qui inspirait la preuve par neuf de la monarchie », « l'idolâtrie de la déesse France », et « réduction de l'individu à une abstraction »(5) Il reproche au maître L'Action-française, une vue fausse de la pensée allemande. Dès 1920, il affirme « que là où il est bon, il est excellent, mais que là où il est mauvais, il est exécrable ».
Militant de droite
Sa notoriété lui permet d'intégrer le jury du prix littéraire de la ville de Paris(6), et d'être sollicité par la droite aux élections. Il est ainsi élu au Conseil municipal de Paris en 1931, et en devient un des vice-présidents en 1937 En revanche, il échoue aux législatives de 1932. Aux côtés de L'Action française, des Jeunesses patriotes et de Solidarité française, il prend position contre le Front populaire. Il entretient aussi des liens solides avec la Fédération républicaine de Louis Marin, dont il dirige le groupe au conseil municipal ! de Paris à partir de 1935. En 1939, Giraudoux le prend comme directeur de cabinet de son Commissariat général à l’information.
Un des plus proches conseillers du Maréchal
Durant l'été 1940, Gillouin a la douleur de perdre son fils, tué au combat. Il se rallie d'emblée au maréchal Pétain. Ses relations, notamment Raphaël Alibert, Garde des Sceaux, lui permettent d'intégrer le cercle des conseillers du Maréchal. À la demande d’Alibert, il rédige un rapport sur la réforme du système éducatif, qui reprend et développe les idées formulées quelques années plus tôt par Pétain. Ce dernier en est enchanté au point qu'il affirme voir entre lui et Gillouin, « une harmonie préétablie ». Gillouin, lui, parle plus simplement de « coup de foudre ». À la mi-août 1940, il est nommé secrétaire général du secrétariat d’État à l'Instruction publique.
L’éloignement
Mais son étoile pâlit vite. En effet, à la mi-septembre, malgré l'estime qu'il lui porte, Pétain le remplace par son filleul, Jacques Chevalier. De plus, Gillouin se montre ouvertement hostile au Statut des Juifs du 3 octobre 1940. Il y voit une erreur comparable à celle de l’Édit de Nantes, de par la flétrissure dont il affecte l’État français. Dans deux lettres au Maréchal, des 23 et 29 août 1941, il juge cette mesure encore plus répressive que l'Edit de Nantes, puisque ce dernier laissait aux protestants les échappatoires de la conversion ou de l'exil, ce qui est refusé aux Juifs de 1940. « Je dis, Monsieur le Maréchal, en pesant mes mots, que la France se déshonore par la législation juive », déclare-t-il dans ces lettres, et d'ajouter qu'elle en sortira discréditée et abaissée dans le monde.
Néanmoins, Gillouin reste un fervent partisan de Pétain. Il embrasse avec la plus grande ferveur la Révolution nationale, avec le rejet des principes et institutions républicains, démocratiques et égalitaires et l'établissement d'un nouveau régime étayé sur des valeurs spirituelles chrétiennes et le retour à un ancrage naturel de la nation et des personnes dans la terre, la famille et les corps de métiers. Il approuve l'épuration de l'administration et de l'enseignement, la suppression des écoles normales d'instituteurs, la législation anti-maçonnique. Il dénonce, comme auparavant, les écrivains délétères, en particulier Gide et Cocteau. Selon lui, l’État Français doit être à la fois « absolu et limité » ; absolu car non démocratique, mais limité car reconnaissant pour limite les valeurs spirituelles fondatrices de la civilisation chrétienne, et qui imposent la reconnaissance de l'égalité fondamentale de tous les hommes (y compris les Juifs) devant Dieu. Aussi refuse-t-il l'imitation des totalitarismes fasciste et nazi, qu'il qualifie de "caporalistes »(7) En cela, il s'oppose aux partis collaborationnistes de Paris. Ces derniers lui font payer cette opposition par un empêchement (avec l'appui de Pucheu et des Allemands) d'exercer ses fonctions de conseiller municipal de Paris.
René Gillouin est de plus en plus isolé. Il s'éloigne toujours plus de Pétain, dont il avait été l'un des plus intimes conseillers, aux côtés de Henry Moysset et Lucien Romier.
Hostile au nazisme, il refuse la politique de collaboration totale de Darlan puis de Laval. En 1942, il quitte Vichy et décide de vivre dans sa maison de Vaison-la-Romaine, dans le Vaucluse. En 1944, redoutant l'épuration, il s'installe en Suisse. Il ne fera cependant l'objet d'aucune poursuite. A Genève, il publie coup sur coup Problèmes français problèmes humains (1944) où il réaffirme son adhésion à la Révolution nationale de 1940, puis Aristarchie : ou recherche d'un gouvernement (1946), où il critique la constitution en gestation de la IVè République(8). Collaborant à divers périodiques suisses, il fréquente la Société du Mont Pèlerin, d'inspiration antisocialiste et libérale, ainsi que des auteurs tels que Ellul. En 1945, il envoie une lettre destinée à défendre Pétain, à la Haute Cour de Justice.
Une vieillesse très active
Revenu en France, il travaillera pour Paroles françaises, le Courrier français, les Écrits de ParisLa Nation française et la Revue des Deux Mondes. Il s'efforce de ranimer la droite intellectuelle. Avec l'aide du général Weygand, du banquier Pose, de Georges Laederich et de Louis Salleron, il fonde un Centre d’Études politiques et civiques (CEPEC) (1954-1970). Il a également ses entrées à l'Académie française et à l'Académie des Sciences morales et politiques. Il prend parti pour l'Algérie française.
On le voit, il est loin d'être inactif (9) En 1967, il intente, avec succès, un procès à L'Express pour un article offensant de J-F Revel. Et il est encore plein d'allant lorsqu'il s'éteint le 2 avril 1971, à quatre-vingt-dix ans.
Un homme oublié, que la droite d'idées gagnerait beaucoup à redécouvrir.
Paul-André Delorme Rivarol du 27 avril 2017
1 - Sa hargne s'explique en partie par l'échec de son épouse, la peintre Laure Stella Bruni (1890-1975), restée très confidentielle..
2 - La renaissance religieuse, Alcan, 1928, p. 76
3 - « Maurras, Barrès, Lemaître, apologètes », dans la Mercure de France, novembre 1916.
4 - « Souvenirs sur Charles Maurras », dans Cahiers Charles Maurras, 1963.
5 - Idem.
6 - Où il siège aux côtés de Valéry, Mauriac, Madelin, Bonnard, Thérive, Giraudoux, Chack.
7 - Dès 1939, il a exprimé son hostilité au nazisme dans un livre, Hitler peint par lui-même.
8 - Il prévoit fort lucidement que la IVè République n'excédera pas dix ans d'existence. En revanche, il erre quelque peu en affirmant qu'elle laissera la France plus bas qu'elle ne l'a été. En effet, la France de 1958 se portait tout de même mieux que celle de 1946.
9 - Il tente même de se présenter aux législatives de juin 1951, dans la Seine, aux côtés de Jacques Isorni.

Cesar Borgia, l'ascension d'un prince [2000 ans d'histoire]

lundi 15 mai 2017

« La Rébellion cachée », un film qui rend hommage aux martyrs vendéens

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(NOVOpress avec le bulletin de réinformation de Radio Courtoisie:
c’est la projection ces jours ci à Paris du film « La Rébellion cachée ».
Daniel Rabourdin, le réalisateur rend ainsi hommage aux martyrs vendéens victimes du 1er génocide commis au nom de la sacro sainte république. Déjà diffusé aux USA, ce film a été réalisé par des Français sans aucune aide publique uniquement grâce à un fonds participatif.
Mêlant passion, scènes de guerre, et réalisme des reconstitutions de la vie quotidienne, le réalisateur utilise un genre osé entre la fiction et le documentaire.
Diffusée à la télévision américaine, l’histoire de cette rébellion cachée a déjà séduit outre atlantique 100 000 téléspectateurs. Le réalisateur semble plutôt dubitatif sur une diffusion à la télévision française, mais compte bien lorsque la version française sera achevée faire le siège des cinémas français.

LES GRECS & LA MER DANS L’ANTIQUITÉ | 2000 ANS D’HISTOIRE | FRANCE INTER

dimanche 14 mai 2017

Jean de la Hire (1878-1956) : itinéraire d’un écrivain devenu fasciste

Écrivain prolifique et d'une extrême variété, très célèbre en son temps, Jean de La Hire a sombré dans un total oubli depuis une bonne soixantaine d'années. Un oubli aussi étonnant qu'injuste eu égard à son talent et au succès avec lequel il aborda les génies littéraires les plus divers.
Une origine noble et une éducation rigoureuse
Adolphe Ferdinand d'Espies de La Hire vient au monde le 28 janvier 1878 à Banyuls-sur-Mer, des œuvres du comte Célestin d'Espies de La Hire, et de Marie Maillol, sœur du grand sculpteur Aristide Maillot. Le comte d'Espies est un grand propriétaire viticole, aux principes rigoureux. Il compte, parmi ses ancêtres, Etienne de Vignolles (1390-1443), surnommé La Hire, vraisemblablement à cause de son caractère coléreux (ire étant synonyme de colère, en français médiéval, et le h étant un ajout ultérieur). Aussi confie-t-il l'éducation d'Adolphe, son fils aîné, aux Jésuites de Béziers, dont le collège jouit d'une solide réputation. La discipline y est rude, et le jeune garçon en ressortira très instruit et irréprochablement éduqué, mais profondément anticlérical, révolté contre son milieu d'origine, et favorable aux idées libérales et démocratiques, voire révolutionnaires. Toutefois, son hostilité à l’Église s'émoussera avec les années, quand il entrera dans l'âge mûr. Son éducation jésuitique lui a inculqué, tout naturellement, le goût des lettres, et, après son baccalauréat, il envisage une carrière d'écrivain, ce que son père n'apprécie que médiocrement.
Début littéraires et journalistiques
Monté à Paris, il cherche à fréquenter les milieux littéraires et à rencontrer les gloires du moment. Il se lie alors avec Henri Gauthier-Villars, dit Wilfy, le sulfureux époux de la non moins sulfureuse Colette. Fumiste, écrivain raté exploitant sans scrupule le talent de sa jeune épouse et le travail de "nègres" qui cherchent à gagner leur vie, Wilfy se l'attache comme tâcheron pendant quelque temps. Puis, Adolphe, en quête d'une situation plus stable et mieux rémunérée, entre comme journaliste au Matin, le grand quotidien républicain (modéré) et dreyfusard de la charnière des XIXe et XXe siècles(1), cela grâce à Colette, collaboratrice de ce journal. Apprécié de son patron, Maurice Bunau-Varilla, il devient directeur littéraire du journal.
Les succès d’un écrivain prolifique d’une extrême variété
Mais le jeune homme ne perd pas de vue ses ambitions d'écrivain. Dès 1898, à vingt ans, il publie, grâce à l'appui de Pierre Louys, dont il est devenu l'ami, son premier roman, La Chair et l'Esprit(2). C'est le début d'une intense période d'activité et d'une production soutenue. Il donne d'abord dans le roman psychologique, avec Les Vipères (1899), Le Tombeau des vierges (1900), Héro et Léandre (1900), Maîtresse de roi (1900), Incestueuse (1901), La Torera (1902), Les sept beautés de la marquise, Amours tragiques, Rivales d'amour (1903), Vengeances d'amoureuses (1905). Suivront de nombreux romans d'aventures, à intrigue contemporaine ou de cape et d'épée, ou à caractère historique affirmé Fleur meurtrie (1921), le Capitaine (1923), Le roman d'un modèle, L'Epave sanglante (1926), Le roi de la Sierra (1927), La Fille du bourreau, L'aventureuse Marquise (1928), Le roi des catacombes, Les bandits de Paramaribo (1929), La fille de Duguesclin (1929). Il donne une vie romancée de Sainte Thérèse d'Avila (1921), dont il se montrera toujours particulièrement fier (au point de le considérer comme son chef-d'œuvre), mais qui suscitera la réaction violente de l’Église : l'ouvrage, mis à l'Index, sera interdit en Espagne et solennellement brûlé dans une cour du palais royal de Madrid, en présence du Roi Alphonse XIII et d'un légat du pape Pie XI. La raison en est que l'auteur présente les extases de la sainte comme des délires mystiques à connotation sexuelle.
Jean de La Hire se crée un genre très personnel qui tient lieu à la fois du roman d'aventure, du roman d'anticipation scientifique ou de science-fiction, et du fantastique à coloration religieuse ou ésotérique : Le Trésor dans l'abîme (1907), La Roue fulgurante (1908), premier roman à mettre en scène une soucoupe volante(3) Les dompteurs des forces (1927), L’Énigme des pôles, Le monstre au cœur d'acier, L'homme aux hélicoptères, Les ravageurs du monde (1928), Le Secret des cent îles, L'œil de la déesse (1929), Le Roi de la nuit (1943).
Jean de La Hire se fait un plaisir de publier ses livres sous les pseudonymes les plus divers Edmond Cazal pour les romans historiques, Commandant Cazal pour les romans de guerre, Alexandre Zorka, André Laumière et Jean Vinegrower pour les romans d'amour, Arsène Lefort pour les romans de cape et d'épée, ou encore Philippe Néris. Il signe parfois du nom d'A. d'Espies, soit à peu près de son vrai nom.
Cette inclinaison à varier ses noms de plume n’a rien d’une toquade. Elle répond à une stratégie publicitaire : elle permet de multiplier la notoriété, d'infléchir ou de corriger l'opinion générale des lecteurs (ils ont forcément des avis différents sur des auteurs qu'ils croient différents), permet à l’écrivain connu sous un nom de faire référence à lui-même (en termes avantageux) sous un autre nom, et donne à l'éditeur, l'occasion d'enrichir son catalogue. Et Jean de La Hire ne s'est pas privé de ce petit jeu. Les éditeurs, La Hire les connaît bien, car il en a plusieurs, qui recherchent tous sa clientèle : Tallandier, Ferenczi, Fayard, Albin Michel, les Éditions de France, les Editions du Loisir, le Masque, etc. Lui-même se lance dans l'édition , en plus de sa double activité de journaliste et d'écrivain : en novembre 1905, il fonde sa maison, la Bibliothèque indépendante, qu'il vend quelques mois plus tard seulement, pour devenir directeur de la Librairie Universelle (juillet 1905-juin 1906). Notre homme est très entreprenant et ne se laisse arrêter par aucun obstacle, ni n'éprouve aucune appréhension inhibitrice. Cependant, ses expériences éditoriales connaîtront des hauts et des bas.
Auteur à succès fêté par le grand public, Jean de La Hire décide d'élargir son lectorat populaire, en particulier en direction de la jeunesse. Pour cela, il va créer des séries de récits d'aventures centrées autour de héros particuliers. La plus fameuse, en son temps, aura été Le Nyctalope. Le Nyctalope (de son vrai nom Léo Sainte-Claire(4) est un personnage doué de facultés surnaturelles, capable de voir parfaitement dans l'obscurité (d'où son surnom), maîtrisant au plus haut degré la science de son temps, et vivant des aventures extraordinaires qui le mènent jusqu'à des planètes lointaines, dont Mars et l'imaginaire Rhéa. De L'Homme qui peut vivre dans Veau (1909) à L'Enigme du squelette (1955), ce héros vivra vingt-quatre aventures différentes sous la plume féconde de son créateur.
Jean de La Hire lance également, en 1913, la série des Boys scouts, série d'aventures tournant autour de plusieurs jeunes garçons, dont trois boys scouts (dont « l'hypocrite Jean Bart ») vingt-six titres paraîtront. Ces séries connaîtront un grand succès, puis tomberont dans l'oubli à la fin des années 1950. Le Nyctalope n'aura pas la postérité de Fantômas, le personnage (maléfique, quant à lui, qui lui ressemble le plus), de Rouletabille ou d'Arsène Lupin. Quant aux boys-scouts, ils connaîtront une désaffection que n'atténuera pas la vogue des héros scouts dans les œuvres écrites et illustrées pour la jeunesse(5).
Touchant à tous les genres, doué d'une curiosité universelle et insatiable, Jean de La Hire se consacre aussi à des sujets "sérieux", qui ne relèvent pas de la fiction. Ainsi, dès 1905, il publie une biographie de Colette, son amie, une des premières écrites sur cet auteur (qui n'a alors que trente-deux ans). Il donne également des essais sur les sujets les plus divers : Les gaudrioles militaires (1897, à dix-neuf ans), Mémoires d'un Don Juan et physiologie du donjuanisme (1904), Le président Fallières, la vie politique, le congrès de 1906 (1906), Les voyages passionnés. À Venise, dans l'ombre de Byron (1915), L'Europe future. Réponse à H.G.Wells (1916), Les amours, les frasques, et la passion de Mirabeau (1926)(6).
Jean de La Hire épouse en 1904, Marie Weyrich, fille de pasteur, qui aura une activité de romancière, de poétesse, de peintre, et sera l'amie de Francis Picabia. Mais, malade, elle s'éteindra dès 1925, à quarante-sept ans seulement.
De l’inclination républicaine et démocratique à la foi nationale-socialiste
Nous l'avons dit, Jean de La Hire, révolté contre son milieu d'origine et devenu anticlérical en raison de la sévérité de ses maîtres jésuites, avait embrassé les idées républicaines et démocratiques. Les années passant, il met une sourdine à son anticléricalisme, et c'est bien malgré lui que sa biographie romancée de Sainte Thérèse d'Avila suscite la réaction violente de l’Église romaine : il n'avait pas eu, quant à lui, d'intention provocatrice. En revanche, son antimilitarisme, déjà vif dans La gaudriole militaire (1897 péché de jeunesse), s'accentue. Et ce d'autant plus qu'il conservera de sa participation de combattant de la Grande Guerre des souvenirs atroces et des séquelles pulmonaires durables du gazage dont il aura été la victime. L'idée du retour possible de la guerre sera chez lui une hantise, et, à l'approche du second conflit mondial, il produira presque simultanément cinq ouvrages sur le sujet La Guerre, la guerre !, Maginot-Siegfried, Batailles pour la mer, l’Afrique en flammes et La fin… par le pétrole, tous publiés en 1939.
De ce point de vue, Jean de La Hire ressemble à Jean Giono, lui aussi très marqué par son expérience de combattant de la Grande Guerre, et devenu inconditionnellement pacifiste. À la différence de ce dernier, il ne signe cependant pas le manifeste clandestin Paix immédiate de septembre 1939. Et cependant, il aurait pu le faire aisément. En effet, on relève, parmi les noms des signataires, ceux d'authentiques hommes et femmes de gauche, tels Alain, Louis Le-coin, Marceau Pivert, Henry Poulaille, Victor Margueritte, Germaine Decaris, Thyde Monnier, entre autres ; et on trouve surtout ceux de personnalités dont Jean de La Hire se sentait particulièrement proches, comme Marcel Déat et Ludovic Zoretti.
Car, en deux décennies (1919-1939), Jean de La Hire avait beaucoup évolué. Le républicain démocrate bon teint, plutôt anticlérical et dreyfusard, de la Belle Époque a été déçu par l'évolution (ou plutôt l'involution) de la République française après la Grande Guerre. Le pourrissement dès institutions, la corruption et l'incurie des parlementaires, l'impuissance de l'exécutif, le déclin et les crises économiques et financières, l'incapacité de la SFIO à se rénover pour s'adapter aux temps nouveaux, l'inféodation des communistes à l'URSS totalitaire, l'ont éloigné de la gauche radicale et socialiste vers laquelle il inclinait dans sa jeunesse. Comme Marcel Déat, Adrien Marquet, Ludovic Zoretti et autres, il en vient à opter en faveur d'un régime à la fois nationaliste et socialiste, planificateur et technocratique en économie, réformiste au plan social, peu ou prou corporatiste, seul capable de relever la France de son déclin et du marasme. Le régime fasciste italien et le national-socialisme allemands lui semblent des modèles acceptables, dans la mesure où ils concilient prospérité nationale et résolution de la question sociale.
Un partisan actif de la collaboration
Aussi, dès juillet 1940, il se rallie au maréchal Pétain et à la cause de la Révolution nationale. Au début de 1941, il adhère au Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat. Comme ce dernier, il ne voit de chance de relèvement pour la France que dans une politique de collaboration sans réserve avec l'Allemagne hitlérienne et l'instauration d'un régime de type fasciste. Afin de contribuer à la promotion de ces idées, il participe aux activités du groupe Collaboration fondé par Alphonse de Châteaubriant, et où s'activent des personnalités telles que Drieu La Rochelle, Georges Claude, le cardinal Baudrillart, Abel Hermant et Abel Bonnard. Il met sa plume au service de ses idées politiques. Après Le crime des évacuations. Les horreurs que nous avons vues (1940), violente condamnation des conséquences humaines catastrophiques de l'incurie, en pleine guerre, du gouvernement de Paul Reynaud, de Daladier et de Mandel, il exhorte à l'édification d'une Europe nationale-socialiste dans Le Travail, les Travailleurs et la Nouvelle Europe (1941), et à la collaboration pleine et entière avec l'Allemagne, dans Hitler, que nous veut-il donc ? (1942). Il donne également une violente diatribe contre la Grande-Bretagne, avec Mort aux Anglais ! Vive la France ! (1942).
Ses convictions sont telles que les autorités allemandes d'occupation lui confient, en octobre 1940, l'administration de-la maison juive d'édition Ferenczi & fils, aryanisée, et ce contre le vœu du Commissariat général aux Questions juives, qui aurait préféré un gérant moins pro-allemand. Cependant, d'un commun accord entre les Allemands et lui-même, Jean de La Hire quittera ce poste dès décembre 1940. C'est par cette maison, rebaptisée Editions du Livre moderne qu'il fera éditer les ouvrages politiques que nous citions plus haut.
La réprobation, puis l'oubli
À la Libération, il fait l'objet de poursuites. D'abord exclu du Syndicat des Editeurs (9 septembre 1944), il est arrêté le 21 mars 1945. Malade, toujours en raison des séquelles du gazage dont il fut victime durant la Grande Guerre, il est transféré à l'hôpital de Château-la-Vallière, en Indre-et-Loire, d'où il parvient à s'échapper. Il sera condamné par contumace à dix ans de détention et à l'indignité nationale à vie. Durant six ans, il vit dans la clandestinité, changeant de domicile et de région, faisant parfois des excursions à l'étranger. Fatigué de cette vie errante, que, d'ailleurs, la maladie l'oblige à cesser, il se rend le 3 décembre 1951. Son âge, son état de santé, le refroidissement des passions anti-collaborationnistes de 1944-1945, lui valent l'indulgence de l’État et des autorités judiciaires, qui le dispensent d'un nouveau procès. Il s'éteindra à Nice le 6 septembre 1956, victime de ses affections pulmonaires consécutives au gazage qu'il avait subi.
L'oubli en lequel il est tombé est regrettable dans la mesure où il fut le premier auteur populaire de fantastique et de science-fiction, et l'un des meilleurs auteurs de romans d'aventure destinés au grand public.
Paul-André Delorme Rivarol du 20 avril 2017
Le Matin, dirigé de 1901 à 1944 par Maurice Bumu-Variila, ne cessera d'évoluer par la suite. Conservateur après la Grande Guerre, il deviendra nationaliste et antidémocrate durant les années 1930, puis pétainiste et collaborationniste sous l’Occupation.
2. Éditions Girard.      
3. À partir de 1952, le livre sera réédité sous le titre Soucoupe volante.
4. Ce nom change suivant les romans de la série, devenant tour à tour, outre Sainte-Claire, Saint-Clair, Sainclair ou Sinclair.
5. On songe ici tout spécialement à la bande dessinée, notamment à Tintin (fortement inspiré du scoutisme et créé par l'ancien scout Hergé, qui l’avait conçu initialement sous les traits de Totor, chef de la patrouille des Hannetons) et de la Patrouille des Castors, la série créée par MiTacq et Jean-Michel Charlier (1895-1993).
6. Biographie romancée du grand tribun des débuts de la Révolution française.

LA CITÉ ANTIQUE DE PALMYRE (SYRIE) | 2000 ANS D’HISTOIRE | FRANCE INTER

mercredi 10 mai 2017

Gustave Le Bon et le sempiternel déclin français vers 1880

Macron le libéral-social contre Le Pen la national-sociale. Ne nous en mêlons pas car, comme disait Jean-Louis Curtis en 1981, la France nous fatigue. J’avais dit ce que j’en pensais il y a vingt ans dans mon Coq hérétique, publié aux Belles Lettres.
Immigration, déclin, étatisme, impôts, réforme ? Lisez Gustave Le Bon et après allez pécher. Téléchargez gratuit la psychologie du socialisme et lisez ces bonnes phrases :
« Comparée à la même classe en Angleterre et en Allemagne, écrivait récemment un pamphlétaire suisse cité par la France extérieure, la bourgeoisie française vous donnera l’idée d’une personne avancée en âge. L’initiative individuelle va en diminuant, l’esprit d’entreprise semble paralysé. Le besoin de repos, d’occupations sédentaires augmente, les placements en fonds d’Etat augmentent, le nombre des fonctionnaires augmente, c’est-à-dire: les capitaux, les intelligences, les capacités se retirent des affaires. »
Après le suisse anonyme en rajoute :
« Les recettes diminuent, les exportations diminuent, les enfants diminuent, l’énergie diminue, le sentiment de l’autorité, de la justice, de la religion diminue, l’intérêt porté aux affaires publiques diminue. Les dépenses augmentent, les importations augmentent sur toute la ligne, l’infiltration des étrangers augmente.« 
Le Grand Remplacement a commencé il y a bien longtemps, et Maupassant en parle comme tout le monde. Lisez aussi l’enquête très sérieuse de Rebatet en 1937 ; ce fasciste affirme que les immigrants européens ne valent pas mieux que les autres ! Voyez Grant ou Ross en Amérique.
Voyons le réveil de l’orient qui n’a pas attendu non plus CNN :
« Bornée d’abord aux matières premières et aux produits agricoles, la lutte entre l’Orient et l’Occident s’est étendue progressivement aux produits industriels. Avec des prix de revient aussi faibles, les exportations de l’Inde ont passé en dix ans de 712 millions à plus de 4 milliards. Mais l’Inde possède peu de charbon… Les Orientaux se sont mis à fabriquer successivement tous les produits européens, et toujours dans des conditions de bon marché rendant toute lutte impossible. Horlogerie, faïence, papier, parfumerie, et jusqu’à l’article dit de Paris, se fabriquent maintenant au Japon. L’objet européen se trouve ainsi de plus en plus éliminé de l’Orient. »
Se plaint-on encore de la France décadente ? Voici la suite :
« On y est, en effet. Nous vivons de l’ombre du passé, c’est-à-dire de l’ombre d’une ombre, et la décadence s’accentue avec une rapidité qui frappe tous les statisticiens. Nos exportations, qui, il y a 20 ans, étaient fort supérieures à celles de l’Allemagne, sont bien inférieures maintenant. Comme on l’a dit justement, nos pertes commerciales sont telles gue nous repayons tous les trois ou quatre ans l’indemnité de guerre que nous pensions n’avoir eu à payer qu’une fois. »
Il reste le luxe (Vuitton, le champagne, les relais-châteaux, le Macron-Rothschild haute cuvée) :
« Ce qui sauve d’un anéantissement complet notre commerce extérieur, c’est le monopole de certains produits naturels, tels que les vins de qualité supérieure, que presque seuls nous possédons, et l’exportation de quelques articles de luxe : modes, soieries, fleurs artificielles, parfumerie, bijouterie, etc., où notre habileté artistique n’est pas encore trop atteinte pour l’instant. Mais sur tout le reste la baisse est rapide. »
Puis Le Bon devient prophétique, via un Allemand :
« Cet Allemand a écrit des phrases qui hantent sans cesse mon esprit. Il a prédit que la France deviendrait une sorte de colonie qui serait administrée par des fonctionnaires français et mise en valeur par des industriels, des commerçants, des agriculteurs allemands aidés par une main-d’œuvre immigrée également. »
Remarquez qu’on ne parle pas des arabes ou des noirs : ici aucun racisme de concierge postmoderne. A leur époque Tocqueville comme Le Bon (j’ai même des textes de Kipling et de Fitzgerald) ont dénoncé l’immigration européenne. Le Bon explique la situation des PIGS (déjà…) avec nos origines latines :
« Nos lecteurs savent comment les aptitudes des peuples latins ont été créées par leur passé, et à quel point ces peuples subissent aujourd’hui les effets de ce passé. Ils savent l’influence de notre centralisation séculaire, celle de l’absorption progressive par l’Etat détruisant toutes les initiatives individuelles et rendant les citoyens incapables de rien accomplir par eux-mêmes lorsqu’ils sont privés de direction. »
L’éducation franco-italo-espagnole en prend un coup comme toujours :
« Ils connaissent aussi le terrible effet d’un système d’éducation qui dépouille la jeunesse des vestiges d’initiative et de volonté que l’hérédité leur a laissés, les lance dans la vie sans autres connaissances que des mots et fausse leur jugement pour toujours. »
Les Allemands sont toujours des modèles à suivre :
« … les Allemands ne souffrent pas comme nous de la pléthore des licenciés et bacheliers sans emploi, parce que leur éducation technique étant fort soignée, ils trouvent facilement à s’utiliser dans l’industrie, alors que l’éducation purement théorique des latins ne les rend aptes qu’à faire des professeurs, des magistrats, des fonctionnaires ou des politiciens. »
Et Le Bon de conclure :
« Paris sera bientôt considéré par les Allemands comme la plus productive de leurs colonies. »
Allemands auxquels on ajoutera Wall Street, la City, les Qatari et Shanghai !
Il ne faut pas s’en faire, comme dit mon ami Sylvain, professeur d’informatique à l’université américaine de Monaco : « quand elle touche le fond, la France creuse encore ». C’est comme ces plafonds de la dette qui font mine d’en inquiéter certains – et qui ne cessent, comme les indices boursiers, de battre tous les records.
C’est Alexandre Kojève qui nous a conseillé de nous remettre au grec ; il avait raison et je recommande le chant six de l’Odyssée, la rencontre avec Nausicaa.
Sources
  • Gustave Le Bon – Psychologie du socialisme (p. 186-235)
Les livres de N. Bonnal sont disponibles chez:

Passé Présent n°149 - Histoire du service militaire

La petite histoire - Lépante : l'Europe face à la menace ottomane

La petite histoire - Lépante : l'Europe face à la menace ottomane

LE PHARAON RAMSÈS II | 2000 ANS D’HISTOIRE | FRANCE INTER

mardi 9 mai 2017

Note sur la suppression générale des partis politiques

Le mot parti est pris ici dans la signification qu’il a sur le continent européen. Le même mot dans les pays anglo-saxons désigne une réalité tout autre. Elle a sa racine dans la tradition anglaise et n’est pas transplantable. Un siècle et demi d’expérience le montre assez. Il y a dans les partis anglo-saxons un élément de jeu, de sport, qui ne peut exister que dans une institution d’origine aristocratique; tout est sérieux dans une institution qui, au départ, est plébéienne.
L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire.
Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formulée par Tomski : « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison. » Ainsi sur le continent d’Europe le totalitarisme est le péché originel des partis. C’est d’une part l’héritage de la Terreur, d’autre part l’influence de l’exemple anglais, qui installa les partis dans la vie publique européenne. Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable.
Mais il est beaucoup plus à propos de demander : y a-t-il en eux même une parcelle infinitésimale de bien ? Ne sont-ils pas du mal à l’état pur ou presque ? S’ils sont du mal, il est certain qu’en fait et dans la pratique ils ne peuvent produire que du mal. C’est un article de foi. « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri de beaux fruits. »
Mais il faut d’abord reconnaître quel est le critère du bien.
Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, l’utilité publique. La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar, au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires et légales de mettre les juifs dans des camps de concentration et de les torturer avec raffinement jusqu’à la mort, les tortures n’auraient pas eu un atome de légitimité de plus qu’elles n’ont maintenant. Or pareille chose n’est nullement inconcevable. Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas.
Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due à Rousseau, Mais le sens de la notion a été perdu presque tout de suite, parce qu’elle est complexe et demande un degré d’attention élevé.
Quelques chapitres mis à part, peu de livres sont beaux, forts, lucides et clairs comme Le Contrat Social. On dit que peu de livres ont eu autant d’influence. Mais en fait tout s’est passé et se passe encore comme s’il n’avait jamais été lu. Rousseau partait de deux évidences. L’une, que la raison discerne et choisit la justice et l’utilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion. L’autre, que la raison est identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Par suite si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs.
C’est uniquement en vertu d’un raisonnement de ce genre qu’on admet que le consensus universel indique la vérité.
La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables.
Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger. L’union étant une force matérielle, on peut espérer trouver là une ressource pour rendre ici-bas la vérité et la justice matériellement plus fortes que le crime et l’erreur.
Il y faut un mécanisme convenable. Si la démocratie constitue un tel mécanisme, elle est bonne. Autrement non.
Un vouloir injuste commun à toute la nation n’était aucunement supérieur aux yeux de Rousseau — et il était dans le vrai — au vouloir injuste d’un homme. Rousseau pensait seulement que le plus souvent un vouloir commun à tout un peuple est en fait conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières. C’était là pour lui l’unique motif de préférer le vouloir du peuple à un vouloir particulier.